Vulnerabilité et responsabilité (Stefano Biancu)

Je suis professeur : je travaille avec des paroles. Je sais comment remplir de paroles toute espèce d’espace ou de temps. Je sais comment captiver l’attention d’un auditoire avec une parole amusante ou une autre émouvante. Je sais comment m’en tirer avec élégance lorsqu’on n’a pas réponse à toutes les demandes. Cela, je l’ai appris, ce sont les ficelles du métier.

Mais voilà que maintenant je n’ai plus de paroles. Les paroles dont je disposais ne suffisent pas pour dire ce à quoi j’assiste, ce que nous sommes en train de vivre. Je voudrais bien échapper à tout cela, mais je ne sais où aller, car nous sommes tous dans le même bateau : le voisin de la porte à côté, l’éloigné qui habite dans l’autre hémisphère.

La seule parole qui me soit restée est « pourquoi ? ». Pourquoi tout cela ? Pourquoi dans ces proportions ? A cette demande, je n’ai pas de réponse, et, cette fois, je ne peux pas m’en tirer avec élégance.

A mes étudiants j’explique qu’une action n’est pas un « simple fait » : elle suppose un agent libre et responsable, quelqu’un à qui je puisse demander de rendre compte de son agir, de le justifier, de le rendre juste à mes yeux.

Mais aujourd’hui, il n’y a personne à qui nous puissions demander des comptes. Toutes les tentatives de trouver un responsable – quelqu’un qui puisse répondre de ce qui arrive – apparaissent vaines. Le virus n’est même pas un être vivant. Il tue et détruit sans même la motivation – discutable mais compréhensible – de devoir assurer sa propre subsistance. Mors tua, vita mea.

Des responsables, nous avons essayé d’en trouver : la pollution, certaines pratiques de zootechnie, les mensonges du gouvernement chinois, la désorganisation de notre pays, les coupures dans le budget de la santé, et jusqu’aux adeptes du jogging. Ne serait-ce pas eux les responsables de la catastrophe : si tu coures alors que les gens meurent, c’est toi qui dois être le coupable. Je le confesse : tant que cela a été possible, j’ai été l’un d’eux. Je courais pour vivre et je le faisais sans risquer la vie de personne, et je sais bien que ce n’est pas là qu’il faut chercher le responsable. Nous sommes devenus mauvais les uns à l’égard des autres dans notre recherche désespérée d’un responsable : trouvons-le et le problème sera réglé !

Voilà bien le drame : un responsable, cette fois-ci, il n’y en a pas. Il n’y a personne qui puisse répondre de tout cela. Certains choix – erronés ou en retard – ont pu aggraver la situation, ou ne pas limiter suffisamment les dégâts, mais un véritable responsable à qui demander des comptes de cette mort, de cette destruction, il n’y en a pas. Et dans cette absence de réponse, il n’y a plus de parole. Et pourtant nous avons besoin de paroles, autant que nous avons besoin de cet air que le virus soustrait à ceux qu’il frappe.

Les traitements cette fois-ci auront inévitablement de très lourds effets collatéraux. En sauvant des vies, nous en risquons d’autres. Le choix entre pandémie et famine est un dilemme indécidable comme l’est tout choix entre qui vit et qui meurt. Sur le moment, vaut le principe de se concentrer sur le péril le plus imminent, mais l’argument ne sera pas indéfiniment valide : rapidement la faim et la solitude pourraient bien tuer, autant que le virus. Nous ne savons pas quoi dire, tout est si incertain.

Tout ira bien, répétons-nous comme une mantra. Aujourd’hui pourtant, nous savons que tout n’ira pas bien, en tout cas pas pour tous. Le coût humain de cette mésaventure sera très élevé pour beaucoup, davantage encore pour certains. Ici encore, disparaît la parole « tout ira bien » à laquelle on s’agrippait, supprimée par une colonne de camions militaires remplie de cercueils.

Qui pourra nous redonner une parole au milieu de ce vide de réponses ? dans cette situation dans laquelle il semble que, quoi qu’on fasse, on se trompe ou du moins on ne résout rien ? Dans cette tragédie continue d’illusions au travers desquelles il devient chaque jour plus évident que tout, en fin de compte, ne sera pas allé bien ?

Aujourd’hui comme jamais, il devient clair que l’espérance n’est pas une passion, non plus qu’un sentiment. C’est le résultat d’une décision, d’un choix. Aujourd’hui, nous pouvons choisir l’espérance. En ce qui concerne ce que nous sommes en train de vivre, nous sommes plus vulnérables que responsables. Il y a davantage de choses qui échappent à notre contrôle que de choses sous contrôle. Et pourtant, il y a une chose dont nous sommes responsables : notre espérance.

L’espérance n’est pas l’illusion que le mal ne nous frappera pas, l’illusion de ne pas être vulnérables. C’est la confiance dans le fait que cet immense non-sens peut avoir un sens. Nous pourrons recommencer à avoir des paroles, mais de ce sens et de ces paroles, nous serons, nous, les responsables.

La condition sera de ne pas gâcher ce temps extrême de l’isolement, de la quarantaine. Il aura du sens si nous l’employons à travailler sur nous-mêmes, alors que la situation nous impose de faire face à la réalité que nous sommes nous-mêmes, sans les filtres sociaux. L’entrepreneur, l’ouvrier, le domestique, le modèle sont ici à la même enseigne : en face d’eux-mêmes.  Ce temps aura du sens si nous l’employons à travailler sur nos relations humaines, maintenant que les sociales se sont espacées. Il aura du sens si chacun, à la mesure de ses possibilités, contribue à rêver un monde différent, à en faire le projet : une autre politique, une autre économie, une autre Europe et jusqu’à une autre éthique.

Une éthique qui devra être à la hauteur de ces êtres inséparablement vulnérables et responsables que le virus nous a fait découvrir en nous-mêmes. Une éthique pour des êtres qui n’ont pas tout sous contrôle mais qui doivent faire le bien qu’ils peuvent, bien au-delà de ce que peuvent exiger les droits d’un tiers ou les préceptes d’une loi.

Tout ce que naguère, nous considérions comme surérogatoire – c’est-à-dire bon mais non requis – est aujourd’hui devenu devoir quotidien, réponse nécessaire à la clameur des plus vulnérables, condition même pour vivre en hommes. Le commandement de l’amour – le surérogatoire par excellence – ce qu’on ne peut pas exiger de toi, depuis toujours considéré comme valide seulement pour des croyants, s’impose aujourd’hui comme le centre vivant de l’éthique. Sine amore non possumus.

L’heureuse fin ne sera peut-être pas celle que nous nous étions imaginée lorsque nous répétions que tout ira bien : nous sommes vulnérables. Mais une autre heureuse fin est encore possible, est dans notre possible, et de celle-là nous sommes responsables.

 

(Traduit de l’italien par Ghislain Lafont)